«Visas refusés aux chercheurs africains: l’universalisme scientifique s’arrête-t-il aux frontières du nord? »
Dans une tribune le Dr Albert Ze, informe que chaque année, des scientifiques africains officiellement invités à des conférences internationales, colloques universitaires, forums techniques ou rencontres de recherche se voient refuser des visas malgré des dossiers complets, des garanties institutionnelles solides et des invitations émises par des universités ou organisations reconnues.
Lire ici sa sortie :
À L’ATTENTION des Chefs d’État, des Ministres des Affaires étrangères, des autorités consulaires et des responsables des politiques migratoires des pays occidentaux,
La science se veut universelle. Elle repose, en théorie, sur la circulation des idées, la confrontation des savoirs et la coopération entre les peuples. Pourtant, pour de nombreux chercheurs, universitaires et intellectuels africains, cette universalité demeure encore profondément incomplète.
Chaque année, des scientifiques africains officiellement invités à des conférences internationales, colloques universitaires, forums techniques ou rencontres de recherche se voient refuser des visas malgré des dossiers complets, des garanties institutionnelles solides et des invitations émises par des universités ou organisations reconnues.
Ces refus ne concernent pas uniquement des déplacements administratifs. Ils empêchent des chercheurs de présenter leurs travaux, de défendre leurs résultats, de créer des collaborations et de contribuer pleinement à la production du savoir mondial.
Nous reconnaissons pleinement le droit souverain des États à contrôler leurs frontières et à définir leurs politiques migratoires. Nous savons également que certains abus existent dans les systèmes de mobilité internationale, comme dans toute politique publique. Cependant, ces réalités ne peuvent justifier une suspicion généralisée à l’égard de chercheurs, enseignants et experts dont les parcours académiques, les affiliations institutionnelles et les missions sont clairement établis.
Plus préoccupant encore, ces difficultés ne touchent pas uniquement des chercheurs issus d’institutions africaines disposant de moyens limités. Plusieurs universitaires africains affiliés à des universités, laboratoires ou programmes de recherche en Europe et en Amérique du Nord continuent eux aussi de faire face à des refus de visas, à des délais incompatibles avec les calendriers académiques ou à des procédures particulièrement contraignantes lors de déplacements scientifiques internationaux.
Cette réalité tend à montrer que les obstacles rencontrés dépassent parfois les seules questions administratives ou institutionnelles et interrogent plus largement les conditions d’accès équitable à la mobilité scientifique internationale.
Le problème dépasse désormais les situations individuelles. Il interroge les déséquilibres structurels qui continuent de marquer la circulation mondiale des savoirs.
Pendant que les chercheurs des pays du Nord circulent librement pour enseigner, publier, intervenir dans des conférences ou conduire des recherches de terrain en Afrique, de nombreux scientifiques africains restent confrontés à des procédures longues, imprévisibles et parfois humiliantes pour accéder aux mêmes espaces académiques.
CETTE ASYMÉTRIE PRODUIT DES CONSÉQUENCES PROFONDES.
- Elle appauvrit d’abord la recherche mondiale elle-même. L’Afrique représente une part essentielle des réalités contemporaines liées à la santé mondiale, aux transitions démographiques, aux changements climatiques, aux conflits humanitaires, aux transformations sociales et aux innovations communautaires. Limiter la présence des chercheurs africains dans les espaces scientifiques internationaux revient à affaiblir la diversité intellectuelle indispensable à la compréhension des enjeux globaux.
- Elle entretient ensuite une inégalité académique structurelle. La mobilité scientifique demeure aujourd’hui fortement conditionnée par la nationalité et la puissance du passeport détenu. La science affirme l’universalité des savoirs, mais l’accès à ses espaces de reconnaissance reste encore profondément hiérarchisé.
- Elle nourrit enfin un sentiment grandissant de marginalisation intellectuelle. Beaucoup de chercheurs africains ont le sentiment d’être évalués moins à partir de leurs compétences, de leurs publications ou de leurs fonctions académiques qu’à travers un prisme migratoire systématiquement défavorable.
Nous devons également avoir l’honnêteté de reconnaître que certaines responsabilités incombent aussi aux États africains eux-mêmes. Le sous-financement chronique de la recherche, la faiblesse des infrastructures scientifiques, la dépendance excessive aux financements extérieurs et la faible capacité de certaines institutions universitaires à offrir des garanties fortes contribuent à fragiliser la position des chercheurs africains dans l’espace académique mondial.
Mais ces fragilités structurelles ne sauraient justifier des politiques qui, dans leurs effets concrets, limitent disproportionnellement la mobilité scientifique de tout un continent.
IL EXISTE PAR AILLEURS UN PARADOXE QU’IL DEVIENT DIFFICILE D’IGNORER.
Alors que les mobilités académiques temporaires des chercheurs africains sont souvent soumises à des procédures restrictives, plusieurs économies occidentales développent simultanément des politiques ambitieuses d’attraction des talents hautement qualifiés afin de répondre à leurs besoins scientifiques, technologiques, médicaux et démographiques.
De nombreux professionnels africains hautement qualifiés médecins, ingénieurs, chercheurs, enseignants, spécialistes des technologies ou experts en santé contribuent aujourd’hui au fonctionnement et à la compétitivité des économies occidentales. Cette réalité démontre que les compétences africaines ne constituent pas une menace pour le développement mondial, mais une ressource intellectuelle majeure.
Cette contradiction soulève une question essentielle : LA COOPÉRATION SCIENTIFIQUE INTERNATIONALE PEUT-ELLE RÉELLEMENT PROSPÉRER LORSQUE LA CIRCULATION DU SAVOIR DEMEURE CONDITIONNÉE PAR DES LOGIQUES DE SUSPICION ASYMÉTRIQUE?
Plus encore, limiter excessivement les mobilités scientifiques temporaires risque paradoxalement d’encourager des formes d’émigration durable. Lorsqu’un chercheur se retrouve progressivement exclu des réseaux scientifiques internationaux, privé d’opportunités de collaboration et confronté à des barrières répétées, les conditions d’une coopération équilibrée s’affaiblissent au profit d’une logique de départ définitif.
LE DÉFI POSE AUJOURD’HUI N’EST DONC PAS UNIQUEMENT MIGRATOIRE. Il est aussi scientifique, diplomatique, économique et géopolitique.
À l’heure où les discours internationaux appellent au renforcement des partenariats Nord-Sud, à la décolonisation des savoirs, à l’innovation partagée et à la coopération scientifique mondiale, il devient difficilement soutenable de maintenir des pratiques consulaires qui entravent précisément ces ambitions.
Nous appelons donc respectueusement mais fermement à une réflexion internationale sur la mobilité académique et scientifique des chercheurs du Sud, notamment africains.
NOUS DEMANDONS NOTAMMENT:
– Une révision des procédures consulaires applicables aux chercheurs, universitaires, enseignants et participants officiellement invités à des événements scientifiques internationaux.
– La mise en place de mécanismes accélérés, transparents et harmonisés pour les mobilités académiques certifiées par des institutions reconnues.
– Le renforcement de la coopération entre universités, centres de recherche, États et représentations consulaires afin d’améliorer la vérification institutionnelle des dossiers sans pénaliser systématiquement les chercheurs.
– Une réflexion internationale sur la création de dispositifs spécifiques facilitant la circulation des acteurs de la recherche, de l’innovation et de l’enseignement supérieur.
– Un investissement accru des États africains eux-mêmes dans leurs systèmes nationaux de recherche, afin de réduire les dépendances structurelles et de renforcer la crédibilité institutionnelle de leurs universités et centres scientifiques.
L’ENJEU DÉPASSE LES VISAS.
Il concerne la place accordée à l’Afrique dans la production du savoir mondial.
Il concerne la crédibilité des discours internationaux sur le partenariat, l’égalité et la coopération scientifique.
Il concerne surtout l’avenir d’une science véritablement universelle, capable d’écouter toutes les voix et de reconnaître toutes les intelligences.
La science ne peut prétendre résoudre les défis du monde tout en limitant l’accès d’une partie du monde à ses espaces de dialogue et de reconnaissance.
L’AFRIQUE NE DEMANDE NI FAVEUR NI PRIVILÈGE.
Elle demande simplement que ses chercheurs soient considérés avec la même dignité académique, la même présomption de légitimité et le même respect institutionnel que leurs homologues du reste du monde.
Convaincus que l’avenir des grands défis de notre siècle se construira dans le respect mutuel et le dialogue partagé, nous vous prions d’agréer, Mesdames et Messieurs les dirigeants, l’assurance de notre considération distinguée.
Dr Albert ZE
Enseignant-chercheur, Université de Douala, Cameroun
Fondateur de l’Institut de Recherche pour la Santé et le Développement (IRESADE), Cameroun et France