Hôpitaux au Cameroun : Dr Albert Zé explique pourquoi l’argent passe avant les urgences
Dans une tribune, l’expert en économie de la Santé explique que le véritable problème réside dans la configuration de nos systèmes de santé, qui n’ont pas su s’articuler autour de la protection absolue de la vie.
Selon Dr Albert Zé, pour sortir de cette impasse, l’unique voie semble être l’accélération de la Couverture Santé Universelle (CSU). « L’idée est simple mais révolutionnaire pour nos contextes : garantir à chaque citoyen l’accès aux soins dont il a besoin sans que cela ne l’expose à une catastrophe financière », explique-t-il.
« POURQUOI MEURT-ON ENCORE À L’HÔPITAL FAUTE D’ARGENT ?
Une question hante souvent les populations : pourquoi le personnel de santé exige-t-il de l’argent avant toute intervention, alors que la vie humaine est sacrée ? Pourquoi ne pas sauver d’abord et facturer ensuite ? Les soignants sont-ils devenus insensibles ?
Pour comprendre cette réalité tragique et la place centrale de l’argent dans nos soins, il faut remonter à 1987, lors de l’Initiative de Bamako.
L’ORIGINE DU PROBLÈME : Le recouvrement des coûts
Cette initiative a instauré le principe du recouvrement des coûts. Cette pratique consiste à faire payer directement le patient pour ses soins afin de financer le système de santé. L’objectif initial était double :
1. Pérenniser l’offre de soins en impliquant financièrement les populations.
2. Réguler la consommation pour éviter le gaspillage des ressources médicales.
LE PERSONNEL DE SANTÉ : Entre marteau et enclume
Adoptée par les ministres de la Santé africains, cette disposition est devenue le moteur du fonctionnement de nos structures. Le personnel de santé, simple exécutant du système, n’a pas le pouvoir de modifier ces règles.
LE CONSTAT EST AMER : l’agent de santé ne dispose d’aucun budget pour prendre en charge gratuitement un patient, à moins de payer de sa propre poche — une poche souvent déjà vide.
UNE FAILLE SYSTÉMIQUE
Le véritable problème réside dans la configuration de nos systèmes de santé, qui n’ont pas su s’articuler autour de la protection absolue de la vie. À titre de comparaison, les systèmes de santé occidentaux appliquent également le recouvrement des coûts, mais avec une différence majeure : ils ont mis en place des mécanismes de protection financière (assurances, sécurité sociale, tiers-payant). Ces dispositifs permettent de placer la vie humaine au centre des priorités sans que l’argent soit un obstacle immédiat au soin.
VERS UNE SOLUTION DURABLE : La Couverture Santé Universelle (CSU)
Pour sortir de cette impasse, l’unique voie semble être l’accélération de la Couverture Santé Universelle (CSU). L’idée est simple mais révolutionnaire pour nos contextes : garantir à chaque citoyen l’accès aux soins dont il a besoin sans que cela ne l’expose à une catastrophe financière.
Le passage vers la CSU nécessite trois leviers majeurs :
• Le préfinancement solidaire : Remplacer le paiement direct par des systèmes de cotisations ou d’impôts, afin que les bien-portants paient pour les malades.
• La suppression du paiement à l’acte en urgence : Instituer une loi rendant obligatoire la prise en charge immédiate des urgences vitales, le remboursement étant géré ultérieurement par l’État ou les assurances.
• L’investissement public massif : L’État doit redevenir le premier financeur de l’hôpital pour que le salaire des soignants et l’achat des médicaments ne reposent plus exclusivement sur le porte-monnaie du patient.
EN CONCLUSION, le personnel de santé ne doit plus être le visage de la facturation, mais celui du soin. Il est temps que nos politiques publiques transforment l’hôpital : d’une entreprise de recouvrement de coûts, il doit redevenir un sanctuaire pour la vie.
Dr Albert ZE
Président du consortium pour la CSU en Afrique
Fondateur de l’Institut de Recherche pour la Santé et le Développement (IRESADE) »